Nous sommes tous des mules, nous portons tous notre sac. Sac à dos, sac de voyage, sac de camping, sac à roulettes. Il y a ceux qui prennent des gros sacs et qui mettent un point d’honneur à les porter seuls. Ceux qui prennent plein de petits sacs pour avoir l’impression d’avoir moins d’affaires. Ceux qui le confient à quelqu’un et s’en croient libérés. Ceux sont tellement habitués à ne jamais se défaire de leur bagage, tellement habitués à toujours l’avoir sur leur dos, que c’est comme si leur bagage faisait partie d’eux. 

Certains pèsent leur bagage avant chaque voyage. D’autres amassent, portent, se courbent, sans même se rendre compte du poids qu’ils supportent. Sans jamais retirer quoique ce soit de leur paquet.

Et pourtant le poids leur pèse.

Parfois, leur bagage leur fait courber le dos dans des moments où ils voudraient être forts et droits. Parfois, le poids les fatigue dans des moments où ils voudraient être résistants et vigoureux. Parfois, le poids les ralentit dans des moments où ils voudraient être vifs et rapides. Parfois, leur bagage les empêche dans des moments où ils voudraient être libres et insouciants.

Parfois, un jour, on prend conscience de l’existence et du poids de son bagage. Parce qu’on sent qu’il va bientôt craquer ; parce que quelqu’un nous le fait remarquer plus ou moins adroitement; parce qu’on a mal au dos tous les jours et qu’on est bien obligés de se retourner.

Parfois quand on sent que le sac est prêt à exploser, quand on sent qu’il est vraiment trop plein, quand on sent qu’il ne peut pas contenir tout ce que l’on a mis dedans, on s’assoit dessus pour tout écraser. Et puis on ferme. On ferme vite. On ferme et on espère qu’avec un peu de chance, cela va tenir. 

Parfois on change de sac. On en prend un plus gros ; on en prend un plus solide. On change de sac et on  rebalance tout ce qu’il y avait dans l’ancien dedans. Et puis on ferme. On ferme vite. On ferme et on espère qu’avec un peu de chance, le contrôleur de l’aéroport sera sympa. On se dit qu’en souriant, tout peut passer en oubliant qu’a la fin, c’est toujours nous qui le portons.

Parfois, un jour, on trouve le courage de regarder dedans. Même pour un coup d’œil. Rien que pour avoir une idée de ce qu’il y a vraiment. Rien que pour savoir ce qui pèse si lourd.

Parfois on ouvre et on referme vite. Parfois on ouvre, et on trouve le courage de regarder vraiment.

Parfois cela suffit pour y apercevoir quelque chose de très lourd. Quelque chose qu’on avait complètement oublié. Quelque chose dont on peut facilement se libérer. Quelque chose qui peut vraiment commencer à nous soulager. Parfois un simple poids qui nous donne confiance pour trier le reste. Parfois un simple poids qui nous permet de voir le reste.

Parfois on regarde et on est perdu. Parfois il y a tellement de petits souvenirs, tellement de petites sensations, tellement d’objets hétéroclites que l’on se sent dépassé(e) et que l’on veut vite refermer. Vite tout remettre dans le sac et ne plus y penser. Parfois on réussit à tout refermer et on essaye d’oublier. Parfois on n’y arrive pas. On n’y arrive plus. Ni à refermer, ni à oublier. Parfois la valise paraît alors plus lourde. Alors, parfois, on regrette d’avoir regardé.

Pourtant le poids n’a pas changé. Pourtant la valise n’est pas plus remplie. Pourtant, la seule différence, ce n’est que la conscience que l’on acquise du poids que l’on s’oblige à porter.

Parfois, un jour, on trouve le courage d’ouvrir en grand. De tout sortir. De tout observer. De tout trier.

Parfois, un jour, on trouve le courage de commencer à se séparer des poids superflus. Parfois, on commence juste par un tee-shirt un peu trop petit. Une amourette d’été. Une frayeur à la piscine. Une moquerie mal vécue. Parfois on se sent tout de suite mieux. Parfois on se sent tout de suite plus léger. Et alors on fouille, on fouille, on fouille. On fouille et on s’excite. On n’arrive plus s’arrêter de fouiller. On a envie de découvrir. Envie de se vider. Envie d’avancer. Envie de jeter. Envie de se libérer. Envie de se sentir léger.  

Alors, parfois, on pense à tout le chemin qu’on aurait pu parcourir si on avait eu moins de poids sur les épaules.

Alors, parfois on pense à toutes les randonnées que l’on va pouvoir faire maintenant que l’on peut être fort, droit, résistant, vigoureux, vif, rapide, libre et insouciant.